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 Lettres d'un homme à Verdun

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Messages : 3346
Date d'inscription : 18/02/2008

MessageSujet: Lettres d'un homme à Verdun   Mer 8 Nov - 14:52

post de cleeclee

Edouard avait trente deux ans. Il avait suivi quitté son Ariège natale pour suivre de brillantes études ou il s'était passionné pour la philosophie grecque de Platon, et pour les sciences humaines. Ce naturel penseur, fin cavalier, avait naturellement été affecté à la cavalerie lorsque la guerre éclata. Affecté au dépôt d'un régiment de Hussards à Saumur il fait la connaissance de Madeleine, fille d'un couple bourgeois. Alors qu'Edouard demande la main de leur fille, ces derniers émettent l'avis qu'ils ne souhaitent pas d'un beau-fils "embusqué" cantonné à l'arrière. C'est alors qu'Edouard demande son affectation au front, et il va servir jusqu'en août 1916 dans la cavalerie avant de demander à rejoindre le corps des chasseurs, toujours sur demande de ceux qui ne sont toujours pas ses beaux parents. Les fiançailles sont acceptées. Au début de l'année 1917 lors d'une offensive ou il reçoit d'ailleurs une citation le jeune sous Lieutenant est grièvement blessé, un petit éclat d'obus le touche à l'épaule tandis qu'un autre, plus conséquent, lui arrache une partie de la mâchoire. Il en gardera, d'après ses propres descriptions, une large cicatrice à la face. Tout au long de sa convalescence il rencontre une foule d'infirmières, qu'il décrira comme étant des "anges blancs", et l'une deviendra même sa marraine de guerre, la lettre qui suit lui est d'ailleurs adressée. Il se permet, à elle seulement, de se confier entièrement, là ou il écrit dans une autre lettre "On ne peut écrire cela à une maman, elles ont déjà trop souffert"

(J'ai tracé un trait à l'endroit ou le récit des combats commencent)


Citation :
3 août 1917

Merci beaucoup pour "l'image" que j'ai reçue le 30. Vous avez beau me taquiner en me disant qu'elle ne peut guère m’intéresser, ça ne prend plus, je ne me fiche pas. Vous avez trouvé là un superbe moyen pour me faire apprécier en une seconde toute l'amitié que vous me témoignez. On pourrait croire qu'une amitié n'est plus à démontrer quand deux amis forts de la noblesse de leurs sentiments échangent leurs impressions et semblent exclure tout ce qui n'est pas eux. Croire cela, serait aire amitié synonime d'égoïsme, or l'égoïsme est un manque de confiance et sans confiance, ou peut être l'amitié ? Je ne sais si vous avez suivi mon raisonnement. Ces quelques mots sont peut être trop concis. Pour les mieux expliquer, j'en fais une application immédiate. Supposez que vous amitié soit restée enfermée dans le cadre restreint de nous deux. Le "moi" étant "haïssable" et fastidieux, il serait arrivé que faute d'éléments , il y a déjà longtemps que nous n'aurions plus rien à nous dire, nos idées seraient épuisées, notre amitié aurait été étouffée par son propre orgueil à se croire elle même assez forte pour se suffire. Au contraire l'affection donnée, par la connaissance de ceux qui influent sur nos sentiments, vivifie cette amitié qui ne se trouve plus aussi cloîtrée entre deux personnalités. Sa place grandit, des événements nouveaux viennent la rendre impérissable. Ces événements, il ne faut pas les voir seulement heureux. Tout autant que les autres, les événements douloureux entretiennent l'amitié: communiquer sa peine, et partager sa joie etc. Et puis encore, une amitié cachée est elle réelle et mérite-t-elle d'être vécue ? Je ne crois pas. On cache en général ce que l'on juge mal. Et si deux personnes ont à rougir vis à vis des leurs d'un sentiment qu'elles appellent amitié, elles doivent changer leur enseigne, elle est fausse. Tout cette page, amie, pour vous dire que votre petite photo d'intérieur n'est pas une image pour moi. Elle est venue agrandir comme je le disais plus haut, le cycle des choses dont l'ensemble garantit l'amitié. J'emploie encore un de mes mots (bis repetita placent), elle est venue me matérialiser un peu de votre vie heureuse. Le sujet m'en fait trouver l'idée plus touchante; et je le constate ému, à la présentation de ma fiancée vous répondez par celle de votre mari. (Similia Similibus) Merci beaucoup. Tous les personnages m'ont intéressé, aussi la petite Jacqueline dont vous avez guidé la prière enfantine pour vos soldats : j'en suis n'est ce pas ! Une mention pour Toboche. Son "air idiot" avait d'abord dérouté mon regard sur cette tâche blanche. J'ai cru tout d'abord que c'était une serviette tombée. Je suis content de voir votre filleul entré dans nos lettres, il élargit notre amitié. Vraiment, je vous avais contrariée beaucoup en deux mots à peine dits sur lui. Il me semblait qu'il y avait quelques chose et je trouvais drôle votre silence sr lui. Je suis très heureux de l'avoir remarqué le premier. Mais je vous gronde un peu, d'avoir gardé ce point noir entre nous, sans m'en causer. Que vous avez du être peinée de mon jugement ! Simple malentendu, car amie, vous auriez du me faire remarquer que la lecture d'une seule lettre ne suffisait pas à fixer mon opinion. Je me rappelle vous avoir simplement dit "c'est un peu un journal" Je n'avais, moi, aucune donnée pour "lire entre ses lignes" oh oui je vois maintenant la peine que vous ai faite par ces mots d'ou je bannis encore toute idée méchante. Tête basse, vous avez replié votre lettre, l'avez mise dans votre poche et sans plus rien me dire vous êtes partie. Je comprends maintenant. Je vois mon erreur trop tard mais même tard pardonnez moi. Voulez vous me faire un plaisir ? Donnez moi son adresse; les rencontres au front sont plus fréquentes qu'on ne pense et si je croise le 33 je pourrai ainsi trouver Louis. J'aurai plaisir à causer avec lui, mais tranquilisez vous je laisserai intact votre beau programme de maman, d'ailleurs je n'y entends rien. Puisque j'ai écrit le mot programme je tiens beaucoup à celui que vos avez adopté pour moi. C'est cela, écrivez moi tout ce qui vous passe par l'esprit. J'aime beaucoup votre correspondance spontannée au courant de la plume, sans recherche. Les meilleures lettres sont celles ou se sent le naturel, nous n'écrivons pas dans un but littéraire, simplement entre amis, en vrais amis. Ils sont si rares ! Je vais vous punir aujourd'hui; j'avais même découpé dans le "Bulletin des armées" le page des pensées, mais avant votre dernière lettre j'avais déjà fait le censeur comme la dernière fois. Donc je ne vous l'envoie pas. Je coupais parce que j'estime que tout écrit même infime joint à une lettre fait partie de cette lettre, une lettre c'est de la conversation et en conversation, jamais je n'aurai abordé des sujets pareils à ceux évoqués par les pensées par moi censurées. Loin de moi l'idée de nier votre esprit critique dans le choix des choses à se souvenir ou à oublier. Tout livre mis à l'Index par la religion a été lu par un théologien et évidemment cela ne veut pas dire qu'il en a partagé les idées. J'étais poussé à mes coupures par un sentiment de pudeur personnelle vis à vis de vous. C'est gentil à vous de voir une marque d'affection dans mon coup de ciseaux. C'était vrai. Quant au libre de la jeune fille, j'ignorais quand je l'ai noté qu'un jour vous le garderiez. Rappelez vous d'ailleurs que c'est un peu sur votre conseil que j'ai gommé les autres. Alors, amie, ne me taquinez pas aujourd'hui pour avoir fait une chose que vous même dernièrement m'aviez conseillée. Suis-je logique ? Mais je prends note du lever de consigne, je vous enverrai la prochaine feuille in extenso. Quel journal lisez vous ? Je lis le "Journal" quand il peut me parvenir. Je vous demande cela, parce que souvent je trouve dans cette feuille des articles intéressants sur divers sujets, et si vous lisiez autre chose parfois je vous causerai de ces articles. - Dans une de ses dernières lettres, ma fiancée, me remercie des fleurs que je lui ai offertes pour sa fête. Dans sa naïveté, elle en a détaché pour me l'envoyer, une reine marguerite, en me demandant de l'interroger pour connaitre la forme de son affection. Pour éviter les variantes elle avait mis dans sa lettre la litanie comme : Elle m'aime un peu etc ... J'ai obéi et la dernière pétale m'a répondu : tendrement. Soit que le hasard l'ait voulu, soit que Madeleine ait préparé d'avance cette réponse en comptant les pétales avant moi, cette indication m'a ému. Elle répond si bien à l'idée que je me fais d'une affection qui doit durer autant que moi. J'ai répondu à ma fiancée pour lui dire toute ma joie de la réponse de la petite fleur. Aimer tendrement, c'est à dire avec calme, avec confiance, dans une juste mesure, sans passion désordonnée, sans mentir à son coeur, se laisser vivre, se laisser dorloter, se laisser choyer. Que la maison affection doit être solide quand elle est bâtie avec le ciment tendresse ! Mais a -t-on idée de voir un vieux jeune homme de 32 ans s'attendrir à propos d'une niaiserie tirée d'un fleur effeuillée ! A tout autre j'aurais caché cette faiblesse, il faut que ce soit vous, ma lectrice, pour que j'ose étaler mes sentiments qui ont l'air puérils. Mais vous êtes si indulgente !
_____________________________________________________________________________________________________

Devançant votre conseil, je n'ai encore jamais raconté à ma fiancée toutes les souffrances que j'endure. Mais dans ses lettres je sens bien qu'elle n'est pas tranquille. Elle s'imagine que j'ai droit à un rappel de permission et elle retarde pour m'attendre un séjour qu'elle doit faire au bord de la mer. Je ne puis m'y rendre, puisque je vais être d'une prochaine attaque et j'ai du ruser pour m'excuser. Aussi je vais me venger sur vous, vous serez amie-douleur, et vais vous raconter mon dernier séjour là haut car je suis au repos, et c'est pourquoi je suis d'un bavard, si ennuyeux aujourd'hui. Je viens de passer 8 jours, dans un trou près du fort de Douaumont. Défense absolue sauf cas grave de sortir de jour. On est vu d'en face. A la tombée de la nuit armés de nos armes (bien évidemment) et de pelles et pioches on sort en risquant un oeil comme des bêtes fauves qui vont faire un mauvais coup et l'on s'en va en file indienne dans la nuit attentifs au moindre sifflement. On marche, ou on rampe, pendant une heure enfin voilà le chantier et jusqu'au jour il faut creuser la terre, faire des boyaux, des tranchées, des abris. Que c'est triste et lugubre ce travail nocturne, on n'entend que le bruit du pic rebondissant sur le roc. Silence de mort, il y en a tout autour ! Nos sentinelles guettent et du nez (gaz) et de l'oeil (fusils) et de l'oreille (obus) A 150mètres au dessus dans le noir, les avions boches rôdent. Ils fouillent avec leurs projecteurs. Malheur si ce faisceau lumineux tombe sur nous, car par la T.S.F. l'avion prévient son artillerie et une rafale d'obus viendra sur nous. Le officiers, nous allons nous venons, gourmandant, félicitant, encourageant, rassurant. Notre travail est celui de la responsabilité, guetteurs nous même pour protéger nos chasseurs qui peinent. Mais le factionnaire a crié "rafale à droite" Automatiquement tout le monde est à plat dans le fond du boyau. 4 arrachements de l'air se succèdent à 2 secondes, suivis de l'impression d'une ruche voisine, puis le calme. C'est passé. Il n'y a 4 grands trous de plus et c'est tout. On recommence le travail comme si rien n'était pendant qu'au dessus passe la trajectoire sifflante des obus pour une destination plus lointaine. Devant nous à 500m une couronne de fusées qui flamboient pour éviter les surprises et de temps en temps crépite la "machine à secouer le patelot" (mitrailleuse) dont les balles viennent mourir à nos pieds. Et jusqu'à 3 heures du matin c'est ainsi sous la menace constante d'une rafale traitresse. On s'en va hâtant le pas pour vite rentrer dans notre trou. Certain passage est redouté, nos guetteurs en avant ont le nez au vent. Tout à coup "Mettez les masques, voilà les gaz" Je m'avance il n'y a pas de doute l'odeur caractéristique de chocolat est là. Des obus nocifs ont éclaté là avant notre passage et tels des moines, cagoule en tête, lentement très lentement, car il ne faut pas s'essouffler, toute la compagnie petit à petit passe le ravin empoisonné. Enfin voilà notre caverne. On s'y regroupe pour tout le jour et pour en ressortir à la nuit tombante. - Mais il faut manger n'est ce pas, et peut être me demanderez vous comment cela arrive. De loin de l'arrière, au crépuscule les cuisiniers partent. Un point aussi proche que possible des travailleurs est fixé et là tels des anarchistes qui viennent poser des bombes les cuisiniers posent leurs marmites. Ils n'attendent personne, défense de stationner, danger de mort. Ils se sauvent. De notre trou une corvée dispensée de travail part pour ce point fixé. Elle va chercher de quoi continuer la vie des camarades, quelques fois elle y trouve sa propre mort. Mais vilà les récipients, il faut faire vite, à coup de crosse de fusil on écarte le troupeau de rats qui tourne autour des marmites heureusement bien closes et au pas gymnastique en route pour le retour. Les camarades attendent la corvée, anxieux. Va-t-elle revenir, a-t-elle trouvée intacte la nourriture de la compagnie, un obus n'a-t-il pas tout dispersé; partant du dicton que s'il y en a pour 2 il y en a pour 3, faudra-til pousser l'ironie jusqu'à dire que s'il y en a pour 0 il y en a pour 140. Mais pour nous, tout c'est bien passé. Nos lettres aussi, doublées de valeur par les dangers qu'elles traversent nous sont bien arrivées. Peut être mouillées, tâchées de boue, mais peut-on en vouloir au brave agent de liaison qui pour arriver sain et sauf avec son précieux dépôt, a du plusieurs fois s'aplatir. Il sue, il a couru et c'est touchant de les voir tous lui offrir un quart de pinard. Et ainsi, pendant 8 fois 24 heures sans voir le jour, sans se déshabiller, sans manger chaud, anémiés par le manque d'air dans cette caverne humide. C'est dur amie, très dur, physiquement par ces privations prolongées, moralement par les tensions d'esprit toujours en éveil et subjugué par un danger permanent? Je préfère de beaucoup une bonne attaque ou l'on se lance tête baissée; on souffre en quelques heures les souffrances de plusieurs semaines de tranchées et tout est dit. Une après midi pendant ce séjour j'ai du sortir faire une reconnaissance. J'avais ordre d'opérer de jour; j'ai pris avec moi un jeune chasseur de 21 ans (chasseur Coulon) et au moment de sortir j'ai eu un regard de pitié émue pour ce brave garçon que mon choix lançait peut être à la mort. Mais il souriait, orgueilleux d'être désigné et il tapait sur son bidon sonnant le plein. Nous partons. Horreur ! Oh ce coin du fort que je n'avais pas encore vu de jour ! Mais c'était donc vrai ces combats meurtriers dont avaient parlé les journaux ! Dans notre boyau à 2 mêtres de ma sortie les pieds encore chaussés d'un cadavre dépassaient dans la parois. Plus loin encore un cadavre macérant dans un trou d'obus plein d'eau. Plus loin encore des bras des jambes. Et de loin en loin toujours des cadavres, les uns à même sans sépulture, d'autres sans trou imparfaitement recouverts de quelques pelletées de terre, d'autres pus heureux avaient une petite croix faite de deux bouts de bois liés, mais tous sont pour l'éternel disparu ! Pauvres mères, pauvres épouses, pauvres fiancées, ne voyez jamais un tel spectacle ! Dois je continuer pour vous amie ? Etes vous forte ! Vous nous aimerez mieux de savoir tout cela. Mon petit éclaireur, lui, Gavroche inconscient, il riait, ça l'amusait, il identifiait les régiments. "Ca c'est un Fritz" disait il devant le cadavre d'un ennemi surpris sous l'effondrement d'un abri et aplati entre deux madriers. "Voilà sa botte" continuait-il et il secouait cette botte dont la tige emprisonnait encore le pantalon. "Tiens un zouave, voilà sa chéchia"; "Ici un poilu" et se penchant sur l'écusson : "Mon lieutenant, il était du 165". Il m'agaçait à la fin ce gosse avec sa gaieté au milieu de cette horreur. Mais j'ai pensé que cette gaieté dans l'horreur, ce manque de respect pour la mort, tout cela c'est la force du soldat français, c'est pourquoi il tient, et j'ai pardonné à mon chasseur. Pas loin une croix blanche paraissait mieux que les autres. "Viens dis-je allons voir" je lus : "Un colonel français". Je me retournais pour causer au petit de l'égalité dans la mort malgré les grades, puisque lui aussi ce colonel est un inconnu et derrière moi je trouve un chasseur sévère dans toute la rigidité du plus impeccable "présentez armes", il recevait les honneurs. J'ai photographié cette tombe, je n'en pouvais plus, l'émotion me bridait. J'avais besoin d'un spectacle récratif. C'est encore mon diable bleu qui me l'a procuré. Chemin faisant j'accomplissais ma mission, notant mes cartes, prenant des notes quand : "Mon lieutenant, voilà les bourriquots" En effet, dans un coin marmité comme pas un, les braves bourriquots prenaient leurs ébats, ils étaient en récréation. Il y en avait bien une centaine sautant, gambadant, d'un trou d'obus à l'autre, comme des cabris. Nous avons couru après eux pour en attraper un, nous avons réussi sans peine. J'ai pensé à nos lièvres dans les Pyrénées sauvages, j'ai eu présent à l'esprit votre reproche d'avoir tué des créatures de Dieu et dans un dans un besoin subit d'expansion j'ai relevé sa bonne grosse tête de bourriquot et je l'ai embrassé sur les naseaux. En réponse il n'a su que braire, peut être de joie, mon gavroche lui, riait. Riez vous aussi, souriez, mais ne vous moquez pas. Si vous pouviez comprendre ces minutes de détente ! Que c'est bon ! Lui aussi mon bourriquot je l'ai photographié et le chasseur à côté, comme deux frères. Mais l'heure de la journée ou les artilleries allaient rugir approchait ( Nous connaissons cela nous autres) il fallait faire vite. En route un 105 est tombé près de nous sans éclater ce qui a fait dire à mon compagnon : "Oh la belle camelotte, ça ne casse pas" Heureusement ! Un de nos camarades S.Lieut. a été tué avec 4 chasseurs, un obus a défoncé leur refuge et a éclaté au milieu d'eux. Même accident a failli arriver à Puteau qui avait heureusement quitté son abri quelques minutes avant. Nous sommes toujours séparés. Notre docteur trois galons a aussi été gravement blessé; on parle d'amputation du bras. Enfin ce séjour prit fin et la relève se fit. Quel cauchemar ! Quelle nuit ! C'est la plus horrible dont je puisse me rappeler. Il avait plu beaucoup beaucoup, il faisait nuit d'encre et nous devions passer par cet endroit ou de jour j'avais remarqué tant de cadavres. Le sol glissait les trous d'obus étaient pleins d'eau, la marche était pénible. A chaque instant le pied manquait et dans un juron c'était le bruit d'une chute dans l'eau d'un trou d'obus. Aussitôt il fallait repêcher le naufragé car ces trous ont une moyenne de deux mètres de profondeur et moi qui savais je voyais dans ce même trou 2 corps, l'un vivant, l'autre mort. J'étais écoeuré. A tous moments il fallait pour ne pas tomber prendre appui sur un objet et s'aider en tirant dessus. Mais là encore je savais, je n'osais rien toucher, chaque racine emergeant du sol était pour moi un bras ou une jambe de cadavre, j'ai marché à genoux pour augmenter ma stabilité et ce calvaire a duré 2 heures. Au petit jour, empâtés de boue, figures hâves, nous arrivions au cantonnement. Le même soir à la nuit toujours, des camions nous ont portés à l'arrière et à 5h du matin nous tombions chez des gens qui ouvraient leur porte de bien mauvaise humeur, ils ignoraient il est vrai que nous étions depuis 10 nuits sans sommeil. Je suis dans un moulin, un vague lit se dresse entre deux buttoirs et des caisses vides. Je vous écris au milieu de ce confort. Je m'y repose content de peu, content de ma solitude qui me permet de vous causer longuement, content presque de souffrir pour défendre tous ceux que j'aime, parce que aussi je me sens aimé et je pense beaucoup au moment ou une juste récompense me donnera un intérieur tranquille et calme ou dans de la bonne tendresse j'oublierai les mauvais jours. Je termine amie, et je vous demande beaucoup d'indulgence aujourd'hui pour avoir été si long. C'était comme des secrets, dont j'avais besoin de me décharger. Mais je ne m'en veux pas moi, d'avoir débordé sur 4 pages ou plus. Lorsque finit une boîte de papier je suis au contraire content d'y trouver un excédent d'enveloppes sans emploi. Je les compte si j'en trouve 10/12 je me dis que 10 ou 12 fois j'ai écrit avec beaucoup de coeur. Et je suis heureux.

E Teulière.

Edouard Teulière, sous Lieutenant au 8ème Bataillon de Chasseurs à Pied, tombe pour la France le 20 août à Verdun "Un peu à droite et en avant du village de Beaumont vers le ravin de Neuville, beaucoup à gauche de Douaumont" écrira un autre sous lieutenant du bataillon, répondant à une demande de la marraine. Quinze jours auparavant, dans la dernière lettre que j'ai de lui, il lui écrivait :

"On ne meurt pas. Dans d'autres temps les gens mouraient heureux, ils avaient foi en une vie future meilleure. Tout cela nous parait naïf aujourd'hui, mais cette croyance s'est affinée avec la civilisation et la vérité reste entière : on ne meurt pas."
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MessageSujet: e   Mer 8 Nov - 14:52

voici quelques extraits supplémentaires, juste les moments les plus intéressants !

Citation :
Un poilu tient peu de place, soit, mais il fait partie d'un tout d'une grande ligne de tirailleurs qui tient beaucoup de place. Et hélas la belle ou l'obus ne s'égarent pas assez souvent. C'est un camarade qui les reçoit. Il ne faut pas donner au poilu cette mentalité qui lui fait dire : X ... est tué, heureusement que ce n'est pas moi

Un éclatement tout proche n'est pas perçu par le seul sens de l'ouïe mais par un commotion subie par tout notre être

Lors d'une relève dans un secteur redouté à cause des gaz, ordre est donné à ma compagnie d'avoir la boîte contenant le masque sous la main. Sachant par expérience avec quelle vitesse il faut se masquer en cas de danger j'ai émis l'avis que les masques pourraient être tirés hors de la boîte et pendus par au cou par le cordon ad hoc. Mon idée ne parut pas judicieuse et par discipline je n'insistais pas. Malgré tout à voix basse je fis passer dans ma section l'ordre de suspendre le masque au cou. 10 min plus tard une nappe gazeuse nous surprend. Au bonheur ces gaz étaient lacrymogènes et pas nocifs. Personne dans ma section ne fut incommodé, 30 cas de conjonctivite furent constatés dans le reste de la compagnie ! Donc n'acceptons pas un ordre sans le discuter au moins mentalement et s'il apparait incomplet ou pas de circonstance c'est un devoir de le dire, la discipline permet les réclamations et n'exige que de la déférence.

Il a attaque, tu es tué, ou pas tué. Si tué il n'y a pas lieu de s'en faire. Si pas tué il y a deux alternatives : blessé oou pas blessé. Si pas blessé il n'y a pas lieu de s'en faire; si blessé il y a deux alternatives : tu en reviens ou tu n'en reviens pas. Si tu en reviens il n'y a pas lieu de s'en faire. Si tu n'en reviens pas c'es que tu mourras et une fois mort, il n'y a plus lieu de s'en faire.

C'est une joie de savoir que si cette chose m'arrive je serai un petit tas bleuâtre perdu dans la plaine, mais que mon âme ailée ne partira pas, sans me regarder. Elle dira adieu à ce pauvre corps qu'elle même aura actionnée pour l'accomplissement du devoir. Quel réconfort, quel courage de penser qu'en mourant ainsi j'aurai un adieu moi même. Bulle d'air comprimé dans le fond de moi même, mon âme avec la dernière goutte de mon sang tu sortiras pour te dilater aussitôt et prendre ta forme réelle de grandeur et d'immensité. Et si par une cruauté du sort, le mauvais génie disperse mon corps en morceaux sous un choc horrible, espérant te tuer toi aussi, notre adieu sera encore plus grandiose. Sorties à la fois de toutes mes blessures chaque parcelle de toi ira dire adieu à mes membres épars et veux encore, toutes iront d'un vol rapide toucher ceux que j'ai aimés d'affection pure. L'âme est éternelle. C'est donc là cette raison cachée pour laquelle nous ne pleurons pas au front sur la mort d'un ami. Un tué de la guerre on le croit encore vivant, son corps ne fait éprouver aucune répulsion; quelque chose de secret nous avertit qu'une chose belle a eu lieu et qu'il ne faut pas la profaner. "Je ne m'en fais pas puisque les âmes sont à jamais délivrées qui s'échappent par les trous de la chair qui saigne pour la Patrie"

Quand j'appartenais au 3ème hussard je fus un certain moment à Saumur dépôt de mon régiment. Le hasard me donna comme vosiins une famille évacuée de Noyon : la grand mère, papa, maman, et Mlle Madeleine. J'avais avec eux tous des relations de bon voisinage mais très réduites. Mlle M. me plaisait et après mûre réflexion sur toutes les questions à envisager en pareil cas je me suis présenté. C'était fin 1914. L'accueil fut tel que je l'attendais c'est  à dire très amical mais réservé pour une réponse, vu les circonstances de la guerre. Entre temps Mlle M partir dans le midi (Bergerac), chassés par l'ennemi j'avais compris que Mme n'aimait pas les embusqués et je pouvais passer pour en être un au dépôt. J'obtins un départ et dans une visite d'adieu je fus prié de donner quelques fois de mes nouvelles. je n'ai gardé d'y manquer. [...] La guerre durait la cavalerie passait pour embusquée et je voyais là une cause de discrédit. En août 1916 j,'ai demandé à passer dans les chasseurs et en réponse à ma lettre annonçant ma mutation je recevais l'autorisation de correspondre directement avec Mlle. Voilà pour le moment mon histoire, jamais encore je n'ai causé seul à seule avec Mlle j'ai l'impression première qui reste bonne

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